Le poids des baby-boomers

par mcordey

J’ai une question pour vous! Arrivez-vous à prendre vos parents dans vos bras? C’est une question très sérieuse! Je demande parce que d’ici quelques années, vos parents vont être vieux. Limités, moins mobiles. Lents, malades. Handicapés. Et comme ils sont pas mal nombreux à faire partie de cette génération et qu’ils vont tous devenir vieux en même temps, ça va faire pas mal de monde qui vont avoir besoin de se faire transporter du jour au lendemain.

Je demande aussi parce que quand votre mère va avoir 80 ans et que vous allez vouloir la sortir dans un bon resto pour fêter ça comme il se doit, vous allez devoir penser que sa marchette ne pourra pas rentrer facilement dans n’importe quel resto du Plateau. Il est donc très probable que vous soyez forcé de la soulever pour l’aider à rentrer étant donné que l’accessibilité est loin d’être une priorité dans la culture québécoise. Vous allez devoir la transporter elle et ses huit frères et soeurs : l’aîné avec la canne, la troisième en  chaise roulante, les jumelles avec des hanches de plastique, etc.

Laissez-moi revenir très légèrement en arrière dans le temps.

J’ai lu qu’en fin de semaine dernière, un sommet sur le tourisme accessible s’est tenu à Montréal. Je vais être très honnête avec vous, je suis parti à rire quand j’ai lu ça. Bien crampé, plié en deux, pour ne pas dire en trois étant donné que je suis relativement souple. L’initiative est tout à fait louable, mais faire un sommet sur l’accessibilité à Montréal, c’est un peu comme si la fondation One Drop organisait un colloque en plein milieu du Sahara.

Laissez-moi revenir encore plus en arrière.

Quand j’étais plus jeune, je pensais qu’il était tout à fait normal qu’il y ait si peu d’accès dans les endroits publics. Puis, j’ai commencé à voyager et je me suis rapidement rendu compte que l’exception, c’était ici. Avec le temps, je me suis promené dans plein de villes pour lesquelles il semblait tout à fait normal que les infrastructures de base soient accessibles : Lyon, Genève, Vancouver et même Pékin!

Pékin??? Oui, Pékin! Parce qu’en tant que ville hôte des Jeux Olympiques de 2008, elle a aussi accueilli les Jeux Paralympiques, et on a donc rendu le réseau de métro complètement accessible.

Comment se fait-il alors que la même chose ne se soit pas produite à Montréal en 1976? Bonne question!

La réponse est simple : même si les Jeux paralympiques existent depuis 1960, ils se déroulent dans la même ville que les Jeux Olympiques depuis 1996 seulement (à Atlanta). En 1976, les Jeux Paralympiques se sont déroulés à Toronto. Aujourd’hui, à Montréal, il n’existe qu’une poignée de stations de métro accessibles sur la ligne orange avec comme seul réel avantage (s’il en est un) de pouvoir aller de Laval à Laval. (Yé…)

Le réel problème derrière tout ça, c’est que la volonté politique l’emporte toujours sur les besoins réels. Je salue l’initiative des organismes qui se battent pour les droits des personnes handicapées, mais la réalité, c’est que leur poids se résume à celui d’un grain de sable sur une plage. Les personnes handicapées ne sont pas rentables politiquement et les infrastructures accessibles coûtent trop cher collectivement.

Prenez les États-Unis, par exemple. Nos voisins du sud ont investi massivement dans les accès aux personnes handicapées au cours des dernières décennies. Pourquoi? Parce que le pays a été impliqué dans tellement de conflits armés à travers le monde que les anciens combattants handicapés ont pris une place suffisamment grande dans la société et dans l’image publique pour qu’on s’assure de bien prendre soin d’eux à leur retour. Bref, l’héritage collatéral des guerres impliquant les États-Unis, c’est le poids politique des soldats revenus au bercail avec quelque chose en moins.

Ce genre de situation ne se produira jamais ici. Du moins, pas de cette manière. La seule et unique chance que le Québec a de rattraper le retard qu’il a envers les accès publics, c’est celui de frapper un mur avec le vieillissement de la population. Il faudrait passer des lois pour forcer les commerçants à rendre accessible lors de rénovations, ou lors de l’ouverture de nouveaux commerces quand cela est possible. Il faudrait assouplir les normes d’accès (qui sont franchement trop sévères), faciliter l’octroi de permis, offrir des programmes de subventions. Vous en doutez encore? On s’en reparlera lorsque vous aurez pris rendez-vous chez le chiro à cause de votre mal de dos qui est apparu le soir des 80 ans de votre mère! Ce qu’on ne paye pas maintenant, on le payera en triple collectivement via le système de santé dans quelques années.

Le pire est encore à venir. Mais dans tous les cas, ce ne sont pas les handicapés qui vont réussir à faire changer les mentalités. Le jour où les enfants des baby-boomers vont être tannés de transporter leurs parents dans leurs bras, peut-être verra-t-on l’ombre d’un changement. Ce sont eux qui ont un réel poids politique et qui peuvent faire pencher la balance. D’ici là, on ne pourra que constater que le gazon est plus vert chez le voisin…

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