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Mois : octobre, 2014

Un projet un peu fou

Il y a quelques mois, on m’a approché pour monter le projet « Un 30 mai ici-bas » piloté par Le Devoir et Fabien Deglise qui y est journaliste. L’idée piquait la curiosité : créer un documentaire participatif en demandant aux gens de fournir un court clip tourné le 30 mai 2014.

Quelques semaines avant le lancement du projet, je suis allé rencontrer Fabien pour en savoir plus. Je me suis rapidement rendu compte que ce qui était attirant dans ce projet, c’était aussi ce qui faisait peur. Dire oui à « Un 30 mai… », c’était un peu comme plonger dans le vide vers l’inconnu sans savoir si le parachute allait ouvrir.

On vise un format de combien de temps? On va monter ça comment, sous quel angle? Est-ce que ça va valoir la peine de faire quelque chose de gros avec ça? Un lancement ou une première?

Toutes les questions avaient la même réponse : ça dépend de la participation des gens! Ça dépend de la qualité du matériel, de ce qu’on va recevoir, de la quantité de vidéos, etc.

J’ai pris le risque de sauter et j’ai dit oui. D’une part parce que les projets comme celui-là sont rares, mais surtout parce que monter du matériel aussi varié, c’est de l’écriture à son état le plus pur.

La participation du public a été exceptionnelle. Plus de 1000 clips ont été envoyés et quelques semaine plus tard, je me suis retrouvé en possession d’un minuscule disque dur qui avait pourtant des airs de monstre. C’était un buffet tellement riche qu’il était difficile de savoir par où commencer. J’ai vraiment été très impressionné par l’ensemble du matériel. Il y avait un potentiel d’écriture immense.

Plusieurs mois plus tard, nous voici au grand moment du dévoilement. Le lundi 3 novembre prochain, « Un 30 mai ici-bas » (qui est d’une durée de 44 minutes) sera présenté à la SAT à Montréal en grande première. La projection sera suivie d’une discussion. Tous les détails sont sur le site du projet.

Je vous invite donc à venir voir ce film dont je suis vraiment très fier! Pour son côté anthropologique, pour voir comment les gens ont individuellement perçu ce fragment et de temps, mais surtout pour être témoin de cet échantillon collectif d’humanité.

Le poids des baby-boomers

J’ai une question pour vous! Arrivez-vous à prendre vos parents dans vos bras? C’est une question très sérieuse! Je demande parce que d’ici quelques années, vos parents vont être vieux. Limités, moins mobiles. Lents, malades. Handicapés. Et comme ils sont pas mal nombreux à faire partie de cette génération et qu’ils vont tous devenir vieux en même temps, ça va faire pas mal de monde qui vont avoir besoin de se faire transporter du jour au lendemain.

Je demande aussi parce que quand votre mère va avoir 80 ans et que vous allez vouloir la sortir dans un bon resto pour fêter ça comme il se doit, vous allez devoir penser que sa marchette ne pourra pas rentrer facilement dans n’importe quel resto du Plateau. Il est donc très probable que vous soyez forcé de la soulever pour l’aider à rentrer étant donné que l’accessibilité est loin d’être une priorité dans la culture québécoise. Vous allez devoir la transporter elle et ses huit frères et soeurs : l’aîné avec la canne, la troisième en  chaise roulante, les jumelles avec des hanches de plastique, etc.

Laissez-moi revenir très légèrement en arrière dans le temps.

J’ai lu qu’en fin de semaine dernière, un sommet sur le tourisme accessible s’est tenu à Montréal. Je vais être très honnête avec vous, je suis parti à rire quand j’ai lu ça. Bien crampé, plié en deux, pour ne pas dire en trois étant donné que je suis relativement souple. L’initiative est tout à fait louable, mais faire un sommet sur l’accessibilité à Montréal, c’est un peu comme si la fondation One Drop organisait un colloque en plein milieu du Sahara.

Laissez-moi revenir encore plus en arrière.

Quand j’étais plus jeune, je pensais qu’il était tout à fait normal qu’il y ait si peu d’accès dans les endroits publics. Puis, j’ai commencé à voyager et je me suis rapidement rendu compte que l’exception, c’était ici. Avec le temps, je me suis promené dans plein de villes pour lesquelles il semblait tout à fait normal que les infrastructures de base soient accessibles : Lyon, Genève, Vancouver et même Pékin!

Pékin??? Oui, Pékin! Parce qu’en tant que ville hôte des Jeux Olympiques de 2008, elle a aussi accueilli les Jeux Paralympiques, et on a donc rendu le réseau de métro complètement accessible.

Comment se fait-il alors que la même chose ne se soit pas produite à Montréal en 1976? Bonne question!

La réponse est simple : même si les Jeux paralympiques existent depuis 1960, ils se déroulent dans la même ville que les Jeux Olympiques depuis 1996 seulement (à Atlanta). En 1976, les Jeux Paralympiques se sont déroulés à Toronto. Aujourd’hui, à Montréal, il n’existe qu’une poignée de stations de métro accessibles sur la ligne orange avec comme seul réel avantage (s’il en est un) de pouvoir aller de Laval à Laval. (Yé…)

Le réel problème derrière tout ça, c’est que la volonté politique l’emporte toujours sur les besoins réels. Je salue l’initiative des organismes qui se battent pour les droits des personnes handicapées, mais la réalité, c’est que leur poids se résume à celui d’un grain de sable sur une plage. Les personnes handicapées ne sont pas rentables politiquement et les infrastructures accessibles coûtent trop cher collectivement.

Prenez les États-Unis, par exemple. Nos voisins du sud ont investi massivement dans les accès aux personnes handicapées au cours des dernières décennies. Pourquoi? Parce que le pays a été impliqué dans tellement de conflits armés à travers le monde que les anciens combattants handicapés ont pris une place suffisamment grande dans la société et dans l’image publique pour qu’on s’assure de bien prendre soin d’eux à leur retour. Bref, l’héritage collatéral des guerres impliquant les États-Unis, c’est le poids politique des soldats revenus au bercail avec quelque chose en moins.

Ce genre de situation ne se produira jamais ici. Du moins, pas de cette manière. La seule et unique chance que le Québec a de rattraper le retard qu’il a envers les accès publics, c’est celui de frapper un mur avec le vieillissement de la population. Il faudrait passer des lois pour forcer les commerçants à rendre accessible lors de rénovations, ou lors de l’ouverture de nouveaux commerces quand cela est possible. Il faudrait assouplir les normes d’accès (qui sont franchement trop sévères), faciliter l’octroi de permis, offrir des programmes de subventions. Vous en doutez encore? On s’en reparlera lorsque vous aurez pris rendez-vous chez le chiro à cause de votre mal de dos qui est apparu le soir des 80 ans de votre mère! Ce qu’on ne paye pas maintenant, on le payera en triple collectivement via le système de santé dans quelques années.

Le pire est encore à venir. Mais dans tous les cas, ce ne sont pas les handicapés qui vont réussir à faire changer les mentalités. Le jour où les enfants des baby-boomers vont être tannés de transporter leurs parents dans leurs bras, peut-être verra-t-on l’ombre d’un changement. Ce sont eux qui ont un réel poids politique et qui peuvent faire pencher la balance. D’ici là, on ne pourra que constater que le gazon est plus vert chez le voisin…

La fois que j’ai insulté un chinois

Je ne pense pas vous avoir déjà raconté la fois que j’ai insulté mon voisin chinois quelques minutes avant qu’on s’envole pour 13 heures en direction de Pékin.

C’était en 2009, à l’abord d’une piste de l’aéroport de Chicago. Le matin même, je m’étais envolé de Québec pour aller à l’autre bout de la planète présenter un court-métrage dans un festival d’écoles de cinéma. Le plus beau voyage de ma vie, mais ça, c’est une autre histoire. À l’aéroport de Québec, à 6h30 du matin, j’ai croisé un voyageur américain qui m’a demandé où j’allais. Lorsque je lui ai dit que j’allais à Pékin en passant par Chicago, il m’a répondu : « Pas Chicago! C’est le premier aéroport à annuler tous ses vols dès qu’il y a la moindre intempérie! » L’histoire allait prouver lors du voyage du retour qu’il avait bien raison, mais ça aussi, c’est une autre histoire…

OK, OK. J’en reviens à mon « ami » chinois…

Je suis en classe économique de United Airlines. Bref, j’ai l’impression que l’espace entre les bancs a été conçu pour des gens comme moi, pas plus grands que 4 pieds. Je n’ose même pas imaginer comment quelqu’un de plus grand peut envisager survivre à un vol de 13 heures dans ces conditions. Je veux bien croire que les asiatiques ne sont pas très grands, mais il y a quand même des limites…!

Je suis côté hublot et j’ai trois voisins. Mon voisin immédiat, le chinois en question, a la brillante idée (et ce n’est pas du tout sarcastique) de tenter un contact humain avec moi étant donné qu’on va passer les 13 prochaines heures à s’accrocher le coude. Il me regarde et me parle en anglais avec son accent : 

Lui : A you goin to Beijing fo da fasta?

Moi : What?

Lui : A you goin to Beijing fo da fasta?

Moi : For what?

Lui : Da fasta?

Moi : I don’t understand…

Il se fâche.

Lui : A you goin to Beijing fo da fasta?

Moi : Sorry…

Il se retourne et ne dit plus rien. Quelques secondes plus tard, l’hôtesse de l’air vient m’expliquer en anglais qu’une personne a été mandatée pour s’occuper de moi en cas d’urgence. Nous avons une conversation tout ce qu’il y a de plus fluide. Je comprends son accent et elle comprend bien le miens aussi. Puis, elle quitte.

Je n’ose pas regarder mon voisin. Son visage camoufle bien mal sa frustration. Et sur ce superbe malaise, l’avion s’est engagé sur la piste et nous ne nous sommes pas reparlé du vol. En gros, en 13 heures, j’ai écouté le film d’animation UP sous-titré en mandarin sur un écran de cinq pouces à peu près cinq fois et j’ai tenté de comprendre comment on faisait pour manger une soupe avec des baguettes. Voilà qui résume parfaitement mon vol.

Le lendemain, bien couché dans l’inconfortable lit de la résidence universitaire de la Beijing Film Academy, j’ai repensé à mon voisin chinois et un éclair m’a traversé l’esprit. Il me demandait : Are you going to Beijing for the first time?

Je me suis senti tellement épais…