La fois que quelqu’un m’a appelé « Capitaine »

par mcordey

Je me promène sur St-Denis par un bel après-midi ensoleillé. Je rentre chez moi. Un trajet que j’ai fait des dizaines de fois. Un gentil français m’a aidé à monter la côte entre Ontario et Sherbrooke. Ça tombait bien, j’avais pas envie de la monter cette journée-là.

Dépassé la rue Cherrier, je passe devant la brasserie du même nom et un monsieur sur la terrasse m’interpelle : « Hey, Capitaine! » 

Ils sont quatre à sa table, mi-quarantaine, le look mononc-matante-bons-vivants-fumeurs-sympathiques. « Veux-tu un shooter? » L’homme me tend le petit verre que le serveur vient tout juste de lui apporter. J’hésite, mais ils ont l’air sympathiques et j’ai envie d’un petit remontant, alors j’accepte. 

Je m’approche de la terrasse, je bois le shooter, et l’homme me verse un petit verre de bière en ajoutant : « Tiens, prends un peu de bière pour faire passer ça! » La Coors Light bien froide rentre comme de l’eau après whisky que je viens d’avaler. C’est une très chaude journée d’été et la bière fait son effet. « Ouais, ça fait du bien », que je dis. Et l’homme me tend un billet de 10$ et ajoute : « Ouais, hein? Tu t’en achèteras une grosse en rentrant chez toi! »

C’est le genre d’anecdote qui m’arrive périodiquement parce que je suis en chaise roulante et que les gens aiment bien manifester leur empathie. Une histoire de ce calibre-là par contre, ça faisait longtemps que ça ne m’était pas arrivé. Ces temps-ci, c’est plutôt les sans-abris du Plateau qui ont l’empathie facile envers moi. Ils me reconnaissent tous, me saluent tous, et une fois, il y en a même un qui a voulu me donner une bouchée de son baklava. Le même qui me souhaitait « bon courage » chaque fois que je passais en avant de lui sur Mont-Royal. J’avais toujours envie de lui répondre : « Non, toi, bon courage! Moi, je m’en vais faire mon épicerie… » Je parle de lui au passé, car ça fait un bon bout de temps que je ne l’ai pas revu. 

Les gens ont une drôle de relation avec la souffrance. C’est toujours fascinant de voir comment ils manifestent (ou ne manifestent pas) leur empathie. Ce sont souvent ceux qui ont passé par des périodes difficiles qui se sentent interpelés et qui ont envie de partager leur expérience. Comme celui qui m’avait dit dans la file d’attente du Provigo : « Je comprends ce que tu vis, j’ai fait de l’héroïne pendant longtemps ». Bon, pour la comparaison, on va repasser, mais le fond du message est là quand même.

Au final, on a chacun notre propre définition de la souffrance et des moments difficiles. Les gens qui me manifestent leur empathie font souvent apparaître un petit sourire en coin sur mon visage. Je suis pas à plaindre, le pire est derrière moi. Par contre, peu importe le sens que cela prend dans la tête des gens, il semble y avoir au moins une tendance universelle pour tout le monde, peu importe ce qu’on a vécu : un shooter comme petit remontant, ça fait toujours du bien!

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