Petits points et bottes de foin

par mcordey

Aujourd’hui, je cède la parole à ma mère en vous présentant un texte qu’elle a écrit en 1995 dans le cadre d’un cours de rédaction qu’elle suivait à l’époque, et où il est question de moi. La commande était celle d’un exercice de style, mais je peux vous confirmer que tout ce qui y est mentionné est vrai. Je m’en souviens comme si tout cela était arrivé la semaine dernière. C’est à se demander si les choses seraient vraiment différentes si cela se produisait de nos jours, 18 ans plus tard. À l’époque, Jean Rochon était le ministre de la Santé et des Services sociaux. 

Par Andrée Desjardins

Il y a quelque temps, mon fils de 10 ans a subi une intervention chirurgicale mineure à Montréal. Le médecin nous a recommandé de laisser passer deux semaines et de faire enlever les points de suture à Québec.

Le délai passé, nous nous présentons à l’urgence pédiatrique du CHUL, après les heures d’école. Chlikechlik, petit coup de castonguette, petit quart d’heure dans la salle d’attente et la préposée au triage nous appelle.

« Désolée, madame, on n’enlève pas les points ici, allez au CLSC », me lance-t-elle de toute sa froideur. Ma stupéfaction n’est pas feinte. « Ah? n’est-ce pas un hôpital, ici? Vous n’enlevez pas les points? »  « Ici, c’est un service d’urgence, madame. Votre cas n’est pas urgent. Si vous y tenez absolument, retournez dans la salle à côté, il y a quatre heures d’attente. »

J’explique à la bonne dame la raison de ma présence en ce lieu : mon fils est handicapé (elle a dû le constater) et à cause de ses problèmes de santé, il manque souvent l’école. Je n’ai pas voulu le pénaliser d’une demi-journée supplémen­taire pour un petit fil à retirer…

Rien à faire. J’insiste pourtant, supposant qu’il y a tout de même une once de bon sens derrière ce visage fermé. « Combien de temps faut-il pour enlever ce fil? »  « Une ou deux minutes; il faut juste le tirer avec une pince stérile. » « Ah, et qui fait ce travail? Un médecin ou une infirmière? » « Une infirmière. » « Et vous, vous êtes quoi? » « Infirmière. » « Et vous ne voulez pas le faire, là, tout de suite? » « Pas question, le médecin doit m’en donner l’ordre. » « Mais c’est un médecin qui m’envoie! Vous voulez que j’aille à côté attendre quatre heures qu’un médecin différent vous dise de faire ce que vous pourriez faire là, maintenant, en une minute? » « Exactement. »

C’est là que je me rends compte de l’utilité des mantras. « Du caaalme, du caaalme, du caaalme, les neeerfs, les neeerfs, les neeerfs… »

Après dix minutes de palabre au cours desquelles elle aurait eu le temps d’enlever les fils à cinq patients, je comprends que j’ai devant moi une automate à qui on a greffé un message enregistré à la place du cerveau. Devant un tel abus de pouvoir, je quitte l’urgence en claquant la porte, écoeurée.

Le lendemain, je téléphone au CLSC pour prendre rendez-vous. « On vous a mal renseignée, madame, nous n’enlevons pas de points ici! Pourquoi n’allez-vous pas à l’hôpital? » Je respire profondément par là où la moutarde commence à me monter et je récite mon mantra. J’explique en détail pourquoi je n’irai pas à l’hôpital. « C’est incroya­ble! » me répond-on, « dans ce cas essayez chez votre pédiatre. » Ce que je fais.

Mais chez le pédiatre, on n’enlève pas les points non plus. La réceptionniste me suggère d’aller à la clinique médicale sans rendez-vous la plus près. Découragée, mais encouragée, j’y emmène mon fils. Pendant les heures d’école.

Rechlikechlik, un autre petit coup de castonguette et re-salle d’attente. Au bout d’une heure, on nous appelle. Le médecin jette un oeil suspicieux sur le fil et sort de la pièce. Par la porte entrouver­te, je l’entends demander à voix basse à l’infirmière « comment on enlève ça », puis si elle ne voudrait pas le faire…

La bonne fée apparaît. « C’est simple, explique-t-elle, on coupe le nœud, là, et on tire le fil. »

Mais le fil ne veut pas venir. Les deux professionnels se regardent, perplexes. « C’est quelle sorte, les fils? » me demande la fée, les sourcils en points d’interrogation. Comme si je le savais! C’est son métier, pas le mien. « C’est peut-être du fil qui se résorbe? Attendez donc dix jours, vous verrez bien… »  « C’est que… j’ai déjà attendu deux semaines. Et si ça ne se résorbe pas, qu’est-ce que je fais? je reviens vous voir? »

Je remets la cassette du mantra au début et je me la repasse en accéléré car je sens que je vais exploser. Ça doit commencer à paraître. La bonne fée se rend compte qu’elle a trois secondes pour trouver quelque chose. Eurêka! Elle a trouvé : « Ben, téléphonez à votre médecin de Montréal et demandez-lui quoi faire… »

Ils n’ont jamais enlevé les points.

Les fils ont fondu tout seuls.

Je me demande si j’ai fait un « bad trip » à Bourg-sous-le-Cap en 1595 ou si ça s’est bien passé dans la capitale, en 1995.

Monsieur Rochon, tant qu’à couper dans les services de santé, payez donc les ânes avec des bottes de foin…

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